Ere MEIJI : une révolution à la japonaise (Colloque Musée Guimet)

 

Dans le sillage de la nouvelle exposition temporaire « Meiji, splendeurs du Japon impérial » actuellement présentée au musée Guimet, son amphithéâtre a accueilli ce samedi 20 octobre un colloque passionnant, réunissant les plus grands spécialistes français de cette période charnière de l’histoire japonaise, qui a vu le Pays du Soleil Levant entrer définitivement sur la scène des grandes puissantes mondiales. Riche et instructive, cette conférence méritait d’être partagée : voici une des thématiques abordées durant ce colloque.

Commençons par le commencement : l’Ere Meiji est une période historique officielle, correspondant au nom de règne de l’empereur Mutsuhito, c’est-à-dire la période allant de 1868 à 1912. La tradition japonaise ne se réfère pas en effet à un calendrier semblable au calendrier chrétien : les règnes des empereurs structurent depuis 1000 ans la datation, sous forme d’ère, avec parfois plusieurs ères par règne. Chaque nom d’ère est scrupuleusement choisi, garantissant ainsi symboliquement la prospérité du pays. Ainsi, l’année 2018 correspond à l’an 30 de l’ère Heisei (« accomplissement de la paix ») sous le règne de l’empereur Akihito.

Empereur Meiji (source Wikipedia)

Meiji représente une époque qui a vu un pays basculer vers la modernité à un rythme incroyable. Le 23 octobre 1868 exactement, les organes officiels de la cour impériale de Kyoto annonce ce nouveau nom. Le kanji (caractère chinois) « Mei » correspond au même signe utilisé pour écrire le nom de la célèbre dynastie chinoise de Ming, assurant ainsi au jeune empereur le prestige et la puissance de cette illustre référence. Et le Japon en a bien besoin : le pays sort en effet de moments très troublés. Après des centaines d’années d’immobilisme politique, sous la chape de plomb imposée par les shoguns de la famille Tokugawa, le Japon entre enfin sur la scène internationale, et pas initialement dans de bonnes conditions…

Pour survivre, des changements s’imposent ! Pour les comprendre, regardons les raisons géopolitiques et historiques de cette transition, avec les apports du spécialiste Pierre-François Souyri, historien à l’université de Genève (dont je vous recommande vivement les ouvrages très accessibles, comme Histoire du Japon médiéval, le monde à l’envers ou encore Nouvelle Histoire du Japon)

Pourquoi parle-t-on d’une révolution « à la japonaise »

Il faut bien comprendre que cette période représenta un réel séisme, total, radical, sur tous les plans, notamment politiques. Les premières réformes arrivent dès 1871, avec la suppression des fiefs et des statuts sociaux, qui annihila officiellement la caste guerrière des samourai, l’armée devenant alors une armée de conscrits. Les han, territoires des chefs de clans (les daimyo), sont remplacés par des préfectures. La propriété privée est garantie, et les impôts réévalués grâce à une réforme foncière. De nombreux temples bouddhiques sont détruits, et les liens de complémentarité entre le bouddhisme et le shinto brisés au service d’un Shintô d’Etat politisé. De tels changements, aussi profonds, touchant autant aux traditions d’un pays, ne peuvent être qualifiés que de « révolution » des esprits.

Pourquoi la qualifier de « révolution à la japonaise » alors ? En quoi diffère-t-elle des révolutions occidentales, en France ou en Russie ? Elle s’en distingue par l’identité de ses acteurs de premier plan. En effet, au Japon, cette « révolution de Meiji » n’est pas une lame de fond populaire mais bien une série de bouleversements organisée, planifiée, par les gouvernants ! Une révolution par le haut et non par le bas, donc, qui expliquera le nombre « limité » de victimes des conflits internes : 30 000 personnes perdront la vie dans ces années de transition.

Pour en arriver là, les Japonais se sont confrontés à 3 miroirs, expliquant l’urgence de ces mesures essentielles :

  • la comparaison aux Occidents (qu’en conserver, qu’en rejeter ?)
  • leur observation des autres pays du monde asiatique, comme les voisins chinois ou coréens
  • leur propre regard sur leur identité en tant que nation, que peuple : qu’est-ce qu’être japonais ?

 

Un environnement international hyperactif

Le monde, dans cette période 1850-70, est secoué par trois types événements :

Remise en cause des statuts sociaux :

  • 1861 : fin du servage dans l’empire de Russie
  • 1865 : fin de l’esclavage aux Etats-Unis

La suppression des statuts des samourai vient se poser en parallèle de ces actions, initiées par les pouvoirs en place et non pas à la demande des couches sociales concernées.

Création et renforcement de l’état – nation

  • 1861 : Unification de l’Italie
  • 1871 : Création d’une Allemagne sous l’égide de la Prusse

Le renforcement du Japon autour d’un pouvoir central fort est fortement inspiré par ces dynamiques

Expansion coloniale européenne en Asie

  • 1855 : la Russie prend pied sur l’île de Sakhaline après le traité de Shimoda
  • 1858 : le Raj britannique est proclamé en Inde
  • 1862 : annexion de la Cochinchine par la France

Les points de friction et les débats d’intervention du Japon en Corée commenceront dès les débuts de l’empereur Meiji (Seikanron)

Arrivée du Commodore Perry

Face à ces sources d’inspirations et d’inquiétude, le Japon voit les Etats asiatiques petit à petit tomber dans le giron des puissances occidentales et redoute l’arrivée de leurs troupes, se sachant trop faible pour y résister. Ce qui devait arriver arriva en juillet 1853 : sous couvert de porter les amitiés du président américain, le Commodore Perry oblige alors le Japon à ouvrir ses ports, et à signer des accords diplomatiques et commerciaux inégaux, en faveur des agresseurs. Ce premier affront va marquer durablement les Japonais, et devenir le premier des combats des penseurs de l’Ere Meiji qui ne voit qu’une seule issue au problème : devenir un état fort et centralisé, ce que le Japon était loin d’être encore…

 

Un contexte intérieur sclérosé  

 

Le Japon, en ce milieu du 19ème siècle, est un pays féodal, quasi moyenâgeux, régi par des principes de vassalité des daimyo (seigneurs régionaux) envers la famille Tokugawa et leur shogun, seigneur tout puissant qui mène le pays de manière autocratique et héréditaire depuis le début de 17ème siècle. . . De nombreuses couches de samouraï de classe moyenne à inférieures (sans même parler des classes populaires) n’ont aucun accès au pouvoir et sont sans influence sur la direction que doit prendre leur pays. L’accès au territoire japonais est strictement interdit aux étrangers (politique du sakoku) et les Japonais eux-mêmes n’ont pas le droit de voyager à l’étranger. Cette politique isolationniste, au lieu de protéger le Japon, l’affaiblit en le coupant des réalités géopolitiques, économiques, scientifiques. Après l’arrivée des navires de Perry, la révolte gronde envers le shogun, qui n’a pas su empêcher cette catastrophe.

Blason (mon) des Tokugowa

Quelques personnes au sein du pouvoir, notamment les daimyo des fiefs du sud comme ceux du dan de Satsuma, se rendent compte des risques incommensurables pour le Japon de devenir un pion aux mains des puissances étrangères et organisent la démission du dernier shogun, sans successeur, qui par un hasard du calendrier, survient en même temps que la mort de l’empereur Komei, père de Mutsuhito (Meiji). L’histoire du nouveau Japon peut alors commencer…

Deux malentendus autour des termes « Restauration » et « Lumières

C’est cette action, menée au nom du jeune empereur, qui a souvent mené à l’utilisation de l’expression « Restauration de Meiji », qui n’en est pas réellement une. Le nouvel empereur Meiji règne mais ne gouverne pas, tradition millénaire mise en place à l’époque Heian. Il a simplement été placé sur le devant de la scène, en tant que symbole d’unification. Le pouvoir de l’empereur n’est pas « rehabilité » : cette période correspond bien plus à une révolution au cours de l’ère Meiji, qu’une « restauration » de l’empereur Meiji.

La traduction couramment valorisée pour le mot MEIJI, est « gouvernement éclairé » : c’est ainsi celle que l’on peut trouver sur Wikipedia par exemple, à priori en pleine continuité des idées humanistes des Lumières occidentales. Or, cette équivalence est un contresens culturel et idéologique. Les spécialistes traduiront plutôt l’expression par «un gouvernement tourné vers la lumière », une analogie aux enseignements confucéens chinois, dans la pure continuité des canons traditionnels, et donc totalement étrangers aux dits de Diderot et de ses compères.

 

Meiji : un succès reposant sur 4 fondamentaux

 

En dehors des mesures officielles, prises par les pouvoirs en place, le succès de la révolution Meiji s’appuie également sur 4 tendances grandissantes :

  • l’existence, malgré l’immobilisme étatique, d’une proto-industrialisation privée à l’ère d’Edo, et d’une prolétarisation progressive des paysans pour les manufactures, notamment dans la région d’Osaka.
  • une montée à cette période du niveau moyen de l’éducation (soutenue par une culture de l’Ecrit et un nombre de publications qui croissent)
  • une large diffusion des modes de pensée néo-confucianiste (et non pas occidentale contrairement aux idées reçues), avec la victoire politique des esprits moralistes et conservateurs avec une montée en puissance des écrits classiques japonais (kokugaku)
  • l’apparition d’une opinion publique (apparition de la presse) qui voit la multiplication des associations, soutiens actifs du programme de Meiji

 

Rendez-vous dans un prochain article sur la thématique #2 de ce colloque : « La nouvelle Constitution de Meiji est une constitution à l’allemande? » !

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Une réflexion sur “Ere MEIJI : une révolution à la japonaise (Colloque Musée Guimet)

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