Exposition Fukami, une plongée dans l’esthétique japonaise

Après avoir visité (ou avant) l’exposition « Yu-ichi INOUE, la calligraphie libérée » à la Maison de la Culture du Japon, ne manquez pas l’exposition « Fukami, une plongée dans l’esthétique japonaise » à l’Hotel Salomon de Rothschild (Paris). En effet, le billet d’entrée est combiné ! Ces deux expositions font partie du vaste programme « Japonismes 2018 », qui célèbre les 160 ans de relations diplomatiques entre la France et le Japon. A cette occasion, de nombreux événements et expositions ont lieu (ou auront lieu) jusqu’à la fin de l’année. « Fukami » permet de découvrir ce qui fait le particularisme de l’esthétique japonaise, souvent faite « d’éléments antagonistes distincts, tels le calme et le mouvement, le masculin et le féminin, la forme et le chaos, la tradition et la modernité » selon les mots de Yuko HASEGAWA, directrice artistique du Musée d’Art contemporain de Tokyo et commissaire de l’exposition. Et le tout en couvrant 10 000 ans d’histoire de l’art, des poteries primitives de la période Jômon aux installations contemporaines. Cette exposition a pour but de promouvoir le vivre-ensemble et la cohabitation du passé et du présent, en harmonie.

Je tiens à noter que le livret accompagnant l’exposition est extrêmement bien fait, et nous renseigne très précisément sur les choix qui ont été pris tout au long de votre parcours ! Nul besoin d’être expert en culture japonaise pour apprécier ainsi « Fukami » : juste d’être à l’écoute et curieux.

C’est parti pour la visite, avec une sélection d’images parmi la centaine d’œuvres exposées !

Voici mes deux coups de cœur de l’exposition, tous deux faisant partie du temps 4 de l’exposition intitulé « Esthétique de la disparition / Minimalisme »

Le premier est l’installation « Relatum Dwelling (2) » de Lee Ufan au sein du Salon d’honneur au rez-de-chaussée, dans une pièce dorée au décor néo-18ème construit par la Baronne Salomon de Rothschild, baignée de lumière naturelle. L’artiste coréen, installé au Japon, est une des figures du mouvement « Mono-ha » (littéralement l’école des choses), proposant des œuvres réalisées en matériaux tels que la pierre ou le bois, en réinventant l’art à travers celui-ci, et non pas le sujet. Ici, le sol et le bas des murs ont été recouverts de grandes plaques d’ardoises, non fixées entre elles, sans joints. Le sol évolue ainsi sous les pas des visiteurs, craque, se fendille, se brise,  bruyamment, résonnant dans un lieu d’art où le silence est généralement de mise. Très sobre, cette œuvre illustre puissamment le minimalisme japonais, lié à l’esthétique du bouddhiste zen. Le jeu du contraste entre ardoises monochromes et mates et ors brillants ne dessert pas les premières, bien au contraire. Elles sont comme elles sont, irrégulières de forme, fragiles, pleines de fêlures, instables, mais leur beauté réside en leur existence sans artifice.

Mon deuxième coup de cœur est une vidéo, présentée dans l’escalier d’Honneur : on y voit Min Tanaka, danseur d’avant-garde de 73 ans, connu pour son style « ba-odori », que l’on peut traduire par « Danser un lieu ». Tanaka se connecte avec le lieu où il se produit, créant ainsi une danse unique, que ce soit au sein d’une forêt, ou au pied d’une montagne. Il évolue ici au sein de «Oil Pool », un bassin de fer rempli d’huile usagée imaginé par Noriyuki Haraguchi, enduisant son corps, faisant ressortir chaque muscle tendu, s’accrochant à chaque poil de son épiderme, et jouant avec la lumière à chaque mouvement. L’huile devient alors un miroir, entre « tranquillité et brutalité ».

Changeons de salle pour découvrir les oeuvres de Isson Tanaka (1908-1977). N’ayant pas eu le droit de prendre en photo ses oeuvres, en voici quelques unes dénichées sur Pinterest.

Sources : 1, 2, 3

Isson Tanaka est parfois surnommé le Paul Gauguin japonais : lui aussi quitte sa ville et son style de vie pour aller à la recherche de la nature et de l’homme simple, pas encore pervertie par la société moderne, et se réinvente en se mettant à la marge (d’un point de vue stylistique et géographique…). Si Gauguin est parti à Tahiti, Tanaka lui s’envole pour Amami-Oshima, a l’extrême Sud du Japon. Les îles Amami font partie de la préfecture de Kagoshima, et se trouvent au même niveau que la province de Zhejiang (au sud de Shanghai). Les peintures sur soie de Tanaka répondent quasiment tout à un format portrait, quasi 9/16ème, et permettent de saisir par la verticalité la richesse et la profusion des éléments naturels qui l’ont inspiré. Il se distingue par un hyper réalisme, teinté de traditions conventionnelles du style de la Chine du Sud (nanga). La nature exubérante de ces îles inspire l’artiste, qui en voyageur solitaire, donne vie à ces œuvres. Une de celles qui m’ont le plus marqué est « Couleurs de l’automne » peinte en en 1938. Les feuilles prennent littéralement feu : même la texture est là. On aurait presque envie de saisir une feuille et la froisser pour l’entendre craquer. Chaque peinture est une plongée dans l’univers unique, vierge et préservée des îles Amami : la verdure juste éclairée par la lune, l’humidité de ces îles tropicales, la moiteur ambiante, l’épaisseur du feuillage des forêts, le détail d’une palme grignotée par des insectes, le cri d’un hibou au loin.

Une des particularités de l’esthétique japonaise est cette non-sacralisation de l’art, ou du patrimoine : c’est à dire qu’il n’y a pas cette préoccupation toute occidentale de préserver un bâtiment en décrépitude par exemple. La « pâtine » n’est pas une valeur très recherchée : la vétusté étant plutôt vue comme un délabrement, une souillure, allant à l’encontre des idéaux de pureté du culture shintô. La vie, et donc la destruction, font partie du cercle perpétuel de l’ordre du monde. Rebâtir à l’identique, comme neuf, un château tombé sous la force d’un tremblement de terre ou la brutalité d’un bombardement, est très courant (comme par exemple le château d’Osaka, avec ascenseur cette fois). Il est de même pour certains bâtiments que l’on détruit et reconstruit volontairement ! Le meilleur exemple est celui du sanctuaire shintô d’Ise, un des lieux les plus sacrés du Japon. Et pourtant, tous les 20 ans, on abat le bâtiment et on le reconstruit. Ici est présentée la maquette du sanctuaire par SANAA, une des plus célèbres agences d’architecture japonaises, lauréate en 2010 du prix Pritzker, et qui a conçu le Musée d’art contemporain de Kanazawa et le Musée du Louvre – Lens. La sacralité du sanctuaire d’Ise ne réside pas entre ses murs, ne se repose pas sur des éléments matériels, mais sur son continuité et sa jeunesse au fil des siècles.

Voici « o△□ »  , la plus célèbre œuvre de Sengai Gibon (1750-1837), moine bouddhiste zen, très connu pour ses peintures et calligraphiques malicieuses, volontairement accessibles, destinées à l’éducation sociale du peuple. A la fois élégant et drôle, libre, Gibon n’a laissé aucun titre à son œuvre majeure, parfois appelé « univers », qui moi me fait penser aux Duplo de mon enfance !

Passionnée de danse, il est presque normal d’avoir été hypnotisé par le jeu de Mirai Moriyama, danseur et acteur japonais, emporté dans un ballet sans contact avec un robot humanoïde Alter, animé par une forme de vie primitive générée par intelligence artificielle. Ce projet, porté également par la plasticienne Justine Emard, et les programmateurs d’Alter (le laboratoire de Hiroshi Ishiguro de l’université d’Osaka et le laboratoire de Takashi Ikegami, de l’Université de Tokyo), présente une vidéo de 12 minutes d’une danse où coexistent vie et mécanique, réalité charnelle et technologique.

L’installation la plus fascinante de l’exposition se trouve elle dans les entrailles de l’Hôtel Salomon de Rothschild. Descendez les marches et découvrez-la par vous même, je ne voudrais pas vous gâcher le plaisir !

 

Exposition Fukami

Jusqu’au 18/08/2018
Hôtel Salomon de Rothschild
11, rue Berryer
75008 Paris
Entrée : 5€ (billet combiné avec l’exposition Yu-ichi Inoue de la Maison de la culture du Japon.

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Une réflexion sur “Exposition Fukami, une plongée dans l’esthétique japonaise

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